Entretien

L'ARCHE DES KERGUELEN
" On ne se remet jamais d'être allé aux Kerguelen. Je n'ai pas échappé à la règle. Le paradoxe est que le me sens dépossédé d'un lieu vide. Pas si vide que cela d'ailleurs car chacun peut habiller à sa guise la nudité des Kerguelen, ce que je ne me suis pas privé de faire. Cela tient probablement à mon histoire personnelle.
L'Arche des Kerguelen est une réflexion sur la désolation. Ne parvenant pas à aborder frontalement l'épreuve de mes trois années de détention, j'ai dû ruser Je me suis servi du lieu le plus hostile, le plus isolé du monde. Est-il aussi hostile, aussi isolé que je l'ai cru ? J'ai bien conscience d'avoir projeté ma tragédie intime sur cet archipel dont l'histoire est tragique - la découverte, le refus de " reconnaissance " sont un drame.
Les Kerguelen ont parfaitement coïncidé avec ma blessure d'alors. J'ai imaginé mes Kerguelen à moi. Mais j'ai voulu que cette invention soit strictement adossée aux faits (histoire, flore, faune, météorologie). Les Kerguelen sont insaisissables. C'est la vérité des deux extrêmes. On ne peut faire la moyenne de deux choses aussi irrémédiablement opposées. Le commencement et la fin. La Genèse et l'Apocalypse. Le cinquième jour de la création - quand Dieu créa les monstres marins et les fins dernières "Tout cela est de la littérature" dira-t-on. Oui j'en assume même les connotations péjoratives. Evidemment je ne suis pas objectif - puisque je ne suis pas un objet. Les Kerguelen, je les porte en moi. Je n'en ai pas fait mon deuil. Comment peut-on renoncer à ses illusions ! "
Jean-Paul Kauffman